47.

Ils durent attendre, une fois de plus.

Dans le tout petit et coquet Regent Hôtel, à Belfast.

Carroll s’efforçait de tenir en laisse le sentiment d’impuissance grandissant que lui inspirait leur absence totale de maîtrise de la situation. La stratégie de Green Band – quelle qu’elle fût – semblait fonctionner à la perfection.

Une terreur économique bien orchestrée.

Une impressionnante désorientation psychologique, dans l’intention d’engendrer un désordre extrême et de faire croître encore la erreur.

Patrick Frazier tenait un discours résolument encourageant et enjoué, compte tenu des circonstances. L’agent des renseignements généraux se montrait d’un inlassable optimisme.

— Quand nous les rencontrerons enfin, fit-il en ôtant ses lunettes à monture métallique avant de se frotter énergiquement les yeux, on nous équipera d’un émetteur interne. Le dernier cri absolu. Conçu pour l’armée par Armalite Corporation. Il suffit d’avaler le bidule.

Carroll secoua la tête. Ah ! le boulot de flic… Il se demandait parfois à quoi il avait pensé que cela ressemblerait. C’était il y avait bien longtemps, à l’époque où il avait choisi – ou cru choisir – l’orientation qu’il allait donner à sa vie.

— Si jamais on finit bel et bien par les rencontrer, Caitlin vérifiera l’authenticité des actions, ajouta Frazier.

— Si effectivement on les rencontre.

Six longues heures de plus s’écoulèrent, dans un ennui insoutenable. Le seul changement perceptible fut que, dehors, le matin céda a place à l’après-midi, la lumière du paysage urbain d’Irlande du nord prenant une nuance bleu métallisé.

Une employée rousse, âgée au plus de seize ou dix-sept ans, leur apporta une théière fumante et du pain irlandais tout chaud. Carroll, Frazier et Caitlin mangèrent, plus par désœuvrement qu’autre chose.

Carroll se souvint qu’il avait promis de tenir le bureau de Walter Trentkamp informé du cours des événements. Il laissa un message explicite à celui-ci : « Rien, zéro, néant, que dalle, nada… »

Ils passèrent dix autres heures enfermés dans leur chambre du Regent Hôtel.

Il régnait exactement la même tension qu’à New York, lors de la soirée du 4 décembre, une fois que l’heure annoncée de l’attentat avait été dépassée et que les aiguilles des pendules s’étaient mises à avancer avec une lenteur intolérable. Comment mène-t-on une enquête sur une chimère ou un mirage ?

Par la fenêtre de leur chambre d’hôtel, au troisième étage, Carroll vit une vieille bicyclette avancer en cahotant sur la chaussée pavée. Elle supportait un homme d’environ soixante-dix ans, dont le corps fluet semblait ne pas être à même de survivre aux secousses qui agitaient l’engin.

Carroll se rapprocha de la lucarne. Son cerveau lui donnait l’impression d’être une chose informe trempant dans de l’eau tiède.

Le cycliste gara son vélo pratiquement en dessous de la fenêtre de la chambre qu’ils occupaient.

— Est-ce que ça pourrait être notre contact ? demanda Carroll d’une voix rauque.

Patrick Frazier s’avança jusqu’à la fenêtre et observa le vieil homme.

— Il n’a pas franchement l’air d’un terroriste. Ce qui est bon signe. À Belfast, c’est fréquemment le cas.

Le cycliste pénétra en boitillant dans le hall de l’hôtel, disparaissant alors du champ de vision de Carroll.

— Il est entré, maintenant.

— Bon, on verra bien, grommela Frazier dans sa barbe.

Carroll soupira. La tension qui bourdonnait dans son corps lui était devenue familière. Son regard se tourna vers Caitlin ; elle lui sourit. Comment faisait-elle pour rester aussi calme ? Malgré le voyage, la pression, cette attente épouvantable.

Le vieil homme sortit de l’hôtel moins d’une minute et demie après y être entré. Il remonta avec raideur sur sa bicyclette.

Pratiquement aussitôt, quelqu’un frappa vigoureusement à la porte en bois de la chambre.

Caitlin se leva et alla ouvrir.

Un inspecteur de police anglais fit irruption dans la pièce et annonça :

— Un vieil homme vient de déposer ce message.

Il se dirigea droit vers son supérieur hiérarchique, sans même un regard pour Caitlin ou Carroll.

Patrick Frazier déchira l’enveloppe sur-le-champ et lut son contenu d’un air impassible. Puis il jeta un coup d’œil à Carroll pardessus la feuille de papier chiffonnée.

Il lut alors la courte missive à haute voix pour les deux Américains :

— Il n’y a ni date ni formule de début de lettre… Je vous rapporte le message mot pour mot : « Vous devez envoyer votre représentant avec la preuve du transfert de fonds. Votre représentant devra se trouver à Fox Cross Station, à un peu moins de dix kilomètres au nord-ouest de Belfast. C’est une gare. Soyez-y à cinq heures quarante-cinq. Les précieuses actions attendront à proximité… Votre représentant doit impérativement être Caitlin Dillon. »

Vendredi Noir
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